Le Ravissement des innocents, Taiye Selasi

844061Et si on fêtait l’arrivée des beaux jours avec un beau roman ? Un joli roman qui commence par la douceur de son titre Le ravissement des innocents, publié chez Gallimard à la rentrée littéraire dernière. Titre qui n’a pas grand chose à voir avec le titre original Ghana must go (qui pour le coup résumait très bien l’histoire). Le ravissement des innocents, c’est le sourire des moins chanceux, leur pied de nez à un monde qui ne leur a rien offert, qui les a laissés pour compte. Leur dernier rempart contre l’indifférence.

Derrière la douceur de ce titre se cache l’histoire d’une famille éclatée, blessée à bien des endroits, qui va se reconstruire, se réparer, se relier dans ce roman choral à la construction parfaite.

Le roman s’ouvre sur Kweku, le patriarche, qui succombe d’une crise cardiaque dans son jardin. Alors que les dernières minutes de sa vie s’égrènent, il revient sur sa carrière de médecin, son mariage, ses enfants, sa réussite puis sa fuite suivie de peu par sa lâcheté. Et il nous emmène avec lui.

Kweku est né au Ghana. Ses parents ont sacrifié beaucoup pour lui offrir la possibilité d’un avenir. Il ne se contentera pas de briller dans ses études, il excellera. Devenu médecin réputé et respecté par ses pairs aux Etats-Unis, il est gentiment remercié après une opération qui a mal tournée. L’échec et la honte sont trop grands, il abandonne femme et enfants sur un coup de tête lorsque l’un de ses fils découvre la vérité après plus d’un an de mensonge à faire semblant d’aller bosser tous les matins.

On découvre alors les destins bouleversés de cette famille abandonnée. Il y a Fola, la femme dévouée qui n’a rien vu venir et qui se retrouve seule du jour au lendemain pour élever trois gamins. Sans revenus parce qu’elle a sacrifié sa carrière prometteuse d’avocate afin de permettre la réussite de son mari, de douloureux choix s’imposent. Il y a le fils aîné, Olu, qui marche dans les pas de son père bien malgré lui et qui deviendra médecin. Il y a les jumeaux Taiwo, magnifique femme qui fait tourner les têtes et Kehinde qui deviendra un artiste renommé mais dépressif ; tout au long du livre on devine une blessure irréparable, des non-dits qui bousillent et des rapports indicibles. Sans doute cela a-t-il un rapport avec leur séjour de quelques mois au Ghana après le départ de leur père : Fola se retrouve dans l’incapacité de gérer financièrement ses trois enfants et décide d’envoyer les jumeaux chez son demi-frère fortuné, amateur de drogue et de chair ; séjour dont ils ne se remettront jamais. Et puis il y a la petite Sadie, née bien avant terme mais bien trop tard après les autres, surprotégée, qui vit dans l’ombre de ses aînés et qui rame tout ce qu’elle peut pour trouver sa propre lumière.

Tout ce petit monde se retrouve avec tension et appréhension à l’occasion de l’enterrement du père sur leur terre d’origine. L’occasion de rapiécer ce que le père a entamé, ce que la mère a achevé de briser. L’occasion de dire que rien n’était voulu bien sûr, que c’était l’amour bien sûr, que c’était pour les protéger évidemment.

C’est l’histoire banale mais jamais pareille de l’attachement viscéral d’une mère à ses enfants.

J’ai eu un peu de mal à rentrer dans ce roman qui ne se livre pas d’emblée. Ecriture éclatée, l’auteure jongle avec les mots, les phrases, se met en équilibre. Et puis lorsqu’on se rend (vite) compte que toutes ces balles lancées, elle les rattrape avec une poésie et une virtuosité fascinantes, on embarque sans plus se poser de questions. La fraternité, l’amour, l’humanité, la clarté et la clairvoyance traversent ce roman de part en part et nous laissent souriants bien qu’un peu meurtris ; à l’image de ces innocents ravis.

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